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Présidentielles tunisiennes : Que disent les photos et affiches électorales ?

Impossible de les rater : les têtes des candidats à la présidentielle s’affichent partout. Sur les panneaux publicitaires comme dans les emplacements prévus à cet effet, l’espace public déborde d’images électorales. Mais que disent ces affiches officielles et ces publicités électorales? Le photographe Hamideddine Bouali et le conseiller en stratégie communication et politique Kerim Bouzouita, partagent leur décryptage.

Kerim Bouzouita, docteur en anthropologie et conseiller en stratégie communication et politique, s’est penché sur les affichages publicitaires urbains, qui monopolisent les panneaux publicitaires.

Pour les affiches publicitaires, il y a eu deux approches : des photos qui servent un message et d’autres qui ne renvoient pas un sens particulier.

Par exemple la photo de Mongi Rahoui : souriant, posture détendue à la manière d’une photo d’affiche d’émission TV. Elle est prise à hauteur d’oeil. Cela envoie un message de proximité et de jeunesse. Rahoui est “jeune”, il est “cool”. Cela sert un message particulier : c’est la nouvelle image de la gauche. Il contraste avec la gauche historique incarnée par Hamma Hammami. Il le ringardise en quelques sorte.

Entre toutes les affiches publicitaires celles de Nabil Karoui sont les plus originales. C’est le seul à mettre en scène son électorat. Il n’est pas seul. C’est tout à fait cohérent avec la posture populiste du candidat. Populiste dans le sens où il affirme être plébiscité par “le vrai peuple”. Mais ce “vrai peuple” ne sert qu’à mettre en valeur le candidat. Le candidat est toujours en avant plan sur les photos, en position centrale. C’est bien lui l’acteur principal de cette mise en image.

Sur la qualité des images il y a une inégalité. Ainsi pour Hatem Boulabiar et Abir Moussi c’est particulier. Ce ne sont pas des shooting studios. Mais des photos basse résolution.

Certaines photos ont eu des interventions lourdes en retouches. Parfois le traitement a été trop invasif, du coup, on perd les détails et les textures des visages et des cheveux. Et surtout on perd la sincérité du visage, comme c’est le cas pour Abir Moussi et Selma Elloumi.

D’autres candidats ont des photos plus pertinentes et ont laissait les signes du temps ou de la fatigue, qui donnent de la sincérité au visage et donc à la photo : les poches sous les yeux, les rides…

L’angle de prise n’est pas toujours le même. Par exemple Hamma Hammami est photographié en contre plongée très prononcée, point de vue utilisé afin d’accentuer les attributs de force et de domination du candidat. C’est un choix diamétralement opposé à son choix de 2014 où sa photo d’affiche jouait la proximité. Là, c’est un choix de “leader maximo”. On imagine que par ce choix, c’est l’attribut de force qu’on souhaite montrer chez le candidat, la force étant la condition à la restauration de l’autorité de l’Etat, tant plébiscitée par les citoyens.

La photo de Youssef Chahed en plan rapproché poitrine et de face tente aussi le même exercice.

Après, au-delà des prises de vue et des artifices photoshop, l’expression sur les photos est intéressante. Certaines photos révèlent une expression clairement déchiffrable, comme celles de Mongi Rahoui et celle de Selma Elloumi. Pour d’autres photos, c’est plus compliqué. On voit des mimiques qui ne renvoient pas une émotion identifiable, du coup, aucun message politique n’en émane.

L’éclairage est aussi très fluctuant. On retrouve des éclairages de travers qui donnent un résultat clair obscur sur le visage, éclairage privilégié pour les effets dramatiques.

Le choix de la non photo du candidat Abdelkarim Zbidi est aussi intéressant. Cela correspond au caractère politique du candidat et à son message de “sacrifice de soi” ( ونكران الذات ). C’est une composante de la doctrine militaire tunisienne. Du coup, l’absence de photo renforce ce message. Durant les premiers jours d’affichage dans les rues il n’y avait pas de portrait de lui, mais un message : “Un président pas une photo”.

Pour les fonds d’affiche il y a deux tendances. Les fonds neutres qui mettent en valeur le candidat, il n’y a rien d’autre que lui. Il y a aussi des fonds contextuels avec l’idée de tout de même donner un message. Parfois on a l’impression que c’est un choix esthétique sans aucune forme d’utilité.

Hamideddine Bouali, photographe, s’est concentré sur les affiches officielles des candidats, placardées sur les emplacements officiels.

Une affiche électorale doit répondre à trois axes : le publicitaire ; le portrait ; le politique avec le slogan. Le concepteur doit prendre en compte ces trois langages. Mais il faut se baser sur le fait que la culture arabo-musulmane est une culture de l’oralité et non de l’image. Nos souverains n’ont pas été peints sauf la dynastie husseinites qui est d’origine ottomane. Par contre il y a des descriptions. En arabe le photographe (el mousawwar) c’est le créateur, c’est l’un des noms de Dieu. Il y a donc une suspicion dans ce nom.

A l’avènement de l’indépendance il y a eu des dictateurs : avec Bourguiba et Ben Ali. Ils produisaient une image et le peuple la recevait. Il n’y avait que des images au service du souverain. D’ailleurs, sous Ben Ali, son portrait était partout au point que l’on pouvait oublier de le voir. La révolution tunisienne a permis la libération de la parole et de l’image. Mais il n’y a pas encore de maîtrise de la photo à caractère politique.

Pour les affiches officielles des candidats à la présidentielle 2019, de manière générale, il n’y a aucune créativité, aucune affiche n’est inattendue ou provoque un effet de surprise. Sur les trois critères de base on remarque qu’aucune affiche n’a cet aspect publicitaire : clair, percutant, créatif. Pour l’aspect du portrait : c’est un exercice qui ambitionne de réactualiser la présence de quelqu’un qui n’est pas là. Il ambitionne de montrer l’être de la personne, en plus de son paraître. Or dans ces photos on ne voit pas ça. Enfin pour ce qui est du slogan : il n’y a pas vraiment d’espoir qui émerge.

Il y a une prudence à outrance dans ce qui a été réalisé. Finalement, ce qui ressort, c’est l’égo des candidats, mais rien d’autre. Et c’est dommage car il y a de la place pour de la créativité.

Quand on entre dans le détail des photos, il y a différents points à observer.

Les portraits des candidats ne se valent pas. Certains candidats sont photographiés assez loin, ce qui crée une distance, d’autres sont cadrés de manière plus rapproché comme pour établir un rapport d’altérité et un contact avec l’électeur. Certains portraits sont en fait trop proches, créant un effet négatif. Des défauts techniques apparaissent dans la réalisation de certains portraits : trop de retouche, des reflets dans les lunettes, des photos inversées pour changer le sens du regard. Il y a aussi les mimiques qui sont parfois naturelles et donnent un air avenant, mais qui parfois ne sont pas à propos : un candidat qui a l’air de réfléchir, alors que ce n’est pas le moment, un autre qui semble avoir été dérangé alors qu’il faisait quelque chose, un candidat gonflé à bloc comme s’il allait en découdre…

Le regard : il y a ceux qui nous regardent en face et ceux qui ont un regard fuyant. Ils pensent ainsi être en train de regarder vers l’avenir. En réalité ils ne regardent pas l’électeur dans les yeux et n’établissent pas un contrat de confiance. Certains candidats ont même un regard austère, leur donnant un air peu avenant.

La place des mains est aussi à analyser. Il y a les bras croisés qui sont un signe de repli, les mains jointes qui sont un signe de rassemblement, les mains qui tiennent un coin de veste comme pour dire “je n’ai que ce que je porte sur le dos” ou encore la main sur le cœur à la façon de Ben Ali.

Le fond est un élément important. Certains ont choisi une couleur neutre, d’autres proposent des dégradés ou des halos plus clairs. Certaines photos ont un fond, mais qui n’est pas toujours à propos. Des candidats émergent d’une foule, d’autre choisissent des paysages qui ne correspondent pas toujours ou que l’on a du mal à identifier. Certains choisissent de éléments de la nature alors même qu’ils ne parlent jamais d’environnement.

La typographie est un autre élément à observer. Est-ce que la taille est la bonne ? Est-ce qu’il s’agit d’un nom dactylographié ou d’une écriture manuelle, qui donne l’impression de la signature d’un contrat et donc d’un accord entre le candidat et l’électeur?

Cet élément est en rapport direct avec le slogan : est-il clair ? Pertinent? Ou alors redondant et trop imposant visuellement?

Article réalisé avec l’aide de Nada Trigui

Sana Sbouaï

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