Barr al Aman
Kais Saied - dessin de Sadri Khiari 2021

Démocratisme & dictature plébiscitaire – Essai de Sadri Khiari

Avant-propos

Le texte qui suit concerne le programme ou le projet politique qui a guidé et guide sans doute encore aujourd’hui le président Kaïs Saïd. Il a été élaboré dans ses grandes lignes au cours de l’automne 2020 et finalisé en mars 2021. Ces jours derniers, j’en ai revu certaines formulations bancales du point de vue de la langue ou manquant selon moi de clarté ; j’en ai supprimé également des parties qui alourdissaient inutilement le texte, mais je n’ai pas jugé bon d’intervenir sur le fond qui me semble avoir été confirmé par les événements, dans la limite bien sûr où un texte est capable de dire une réalité changeante.

Mon projet initial n’était pas de le publier comme un texte autonome, se suffisant à lui-même. Le risque est grand en effet que sa publication indépendamment des analyses qui étaient censées l’accompagner ne soit interprété comme si ce texte avait la prétention en lui-même d’expliquer la trajectoire de KS, son élection et, depuis peu, la concentration entre ses seules mains de l’ensemble des pouvoirs étatiques. Sans nul doute, le programme que défend Kaïs Saïd fonde pour une part son action. Il est évident également que certaines des réformes qu’il propose (en réalité celles dont il n’a pas l’exclusivité), répondent à des attentes diverses et non-homogènes au sein des différentes couches de la population. De ce point de vue, ce programme constitue une réalité matérielle qui participe des rapports de forces politiques et de leur évolution et par conséquent du déroulement des événements. Cela justifie d’en tenter l’analyse. Mais il n’en demeure pas moins qu’une explication politique du « phénomène » Kaïs Saïd et du coup d’État prévisible du 25 juillet impose une compréhension du développement des luttes et des rapports de forces entre les classes et entre les groupes sociaux, en arrière-plan des chamailleries politiciennes entre les partis et les cliques, telles que nous les regardons avec le mépris qu’elles méritent en particulier depuis les dernières élections.

Comprendre Kaïs Saïd, non comme acteur autonome (ce qu’il n’est que modestement), mais comme produit largement hétéronome des circonstances, de rapports de forces et de logiques qui le dépassent, telle était mon intention de départ. J’espère pouvoir mener ce travail à terme. On devra donc pour l’instant se contenter d’une interprétation du discours programmatique de Kaïs Saïd, tout en ayant bien conscience, je le répète, qu’une telle interprétation reste lacunaire faute de s’insérer dans une analyse de la dynamique des forces qui courbent l’espace politique tunisien.

Dans la mesure où j’essaye d’être utile, mon interprétation sera libre. Je ne vois pas l’intérêt, en effet, de vous répéter en d’autres mots et en beaucoup plus de mots, ce que vous pourriez lire ou entendre vous-mêmes en vous référant directement à ses prises de parole écrites ou orales.

Sadri Khiari

Août 2021

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Présentation de l’auteur

Sadri Khiari est artiste-peintre et dessinateur. Titulaire, par ailleurs, d’une thèse en sciences politiques, il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles portant sur la dynamique politique en Tunisie ainsi que sur la question du racisme en France. Il est notamment l’auteur de « Tunisie, le délitement de la Cité. Coercition, consentement, résistance », Paris, éd. Karthala, 2003. S. Khiari a également été actif au sein de la gauche radicale tunisienne et a contribué sous les régimes de Bourguiba puis de Ben Ali à de nombreuses initiatives au sein de l’opposition démocratique. En France où il a été contraint de s’exiler en 2003, il a participé à la fondation et à l’animation du parti des indigènes de la république jusqu’à son retour en Tunisie au lendemain de la révolution.

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Démocratisme et dictature plébiscitaire

Tunis, mars 2021

 

“Aidez-moi tous à asseoir sur cette terre, bouleversée par tant de révolutions, un gouvernement stable qui ait pour base la religion, la propriété, la justice, l’amour des classes souffrantes[1]” (Louis-Napoléon Bonarparte).

 

Personnage atypique, entré tardivement en politique, plutôt hors du commun que hors-système, largement inconnu des milieux qui ont le regard fixé là où ne se passe que la politique des classes dominantes, là où règne la « classe politique », KS avait tout pour susciter le malentendu : ses liens avec les « jeunes de la Kasbah » ainsi qu’avec des militants issus de l’extrême gauche, son discours littéraliste dans l’interprétation de certaines prescriptions coraniques, son obstination à rester en dehors des institutions jusqu’à sa soudaine candidature aux présidentielles. Beaucoup, terrorisés par cet extra-terrestre arabo-islamo-bolchévique, au magnétisme aussi inquiétant que mystérieux, ont vu ou fait semblant de voir dans son projet institutionnel une forme de réplication locale des comités populaires de Gueddafi, des soviets ou des conseils ouvriers, une sorte de démocratie directe anarchisante qui donnerait à la plèbe de l’intérieur le commandement du désordre (la tutelle du désordre devant être, on le sait, le privilège des dominants).

Le discours qu’a tenu KS tout au long de sa campagne électorale avait incontestablement une tonalité révolutionnaire. Dès l’abord, il s’inscrivait explicitement dans la continuité du mouvement initié par la révolution, dans la fidélité à ses acteurs « authentiques », dans la volonté de la remettre sur le chemin qu’elle était censé avoir emprunté avant d’être méchamment détournée de ses objectifs et « confisquée » par les fourbes et les félons, alliés aux renégats et autres Judas. Plutôt que de s’embourber dans des controverses sur les rapports entre l’État et la religion ou de discourir à vide sur la croissance, KS cible alors l’État lui-même et propose rien de moins que de renverser la pyramide des pouvoirs, le bas devient le haut, le haut se met au service du bas. Mieux encore, il a l’audace que seuls ont (à leur manière) le Hezb ettahrir et les jihadistes, de rejeter l’héritage commun et fétichisé par tous les courants politiques tunisiens de « droite » comme de « gauche », en l’occurrence le système représentatif et l’ensemble des institutions constitutives de l’État moderne tel qu’il s’est constitué dans l’Occident euro-américain. Dans un entretien donné à Nawaat, il affirme que tous les référentiels politiques antérieurs sont désormais obsolètes. Les formes politiques actuelles (parlementarisme, « particratie », etc.) seraient désormais dépassées par l’histoire. Il ne nous dit pas en quoi elles sont dépassées ni du reste en quoi elles ont pu auparavant correspondre à l’histoire et lui être fonctionnellement synchrones. Aujourd’hui, ce ne serait plus le cas ; elles seraient irréversiblement périmées. Répondant à un journaliste du Nouvel observateur, un hebdomadaire politique français, il va plus loin encore : « Nous sommes entrés, je crois, dans une nouvelle phase de l’histoire et les concepts classiques tels que la société civile, les partis politiques, la démocratie elle-même sont dépassés par les idées nouvelles ». Pas moins !

À ce stade, on a beau vouloir la révolution, on ressent quand même une certaine gêne… Bourguiba, puis à sa suite Ben Ali, nous disaient que la démocratie et la représentation parlementaire étaient « prématurées » en Tunisie ; KS nous dit aujourd’hui que la démocratie et la représentation parlementaire sont « dépassées », en Tunisie comme sur toute la planète. Ces deux assertions sont-elles vraiment différentes ? Non pas dans les mots employés, bien sûr, ni dans la volonté qu’elles expriment, mais dans la réalité des rapports de forces ici et ailleurs ? Affirmer dans le contexte tunisien que la démocratie est prématurée ou qu’elle est dépassée n’est-ce pas en réalité dire exactement la même chose ? Ne pourrait-on pas y voir le programme d’une nouvelle mouture autoritaire de l’État moderne qui en reprendrait le pire tout en crachant sur le meilleur ?

L’insistance qui est la sienne sur la nécessité d’une autre forme de représentation qui remonte de la base au sommet ne vient-elle pas cependant nous rassurer ? Ne doit-on pas alors reconnaître dans le propos de KS les accents révolutionnaires d’un Franz Fanon ? Quelques accents sans doute. Mais la langue n’est pas la même. Là, nous avons un candidat à la présidence de la république qui a le culte de l’ordre et de l’État et dont l’ascension s’inscrit globalement dans une phase descendante de la révolution où beaucoup se demandent lequel du pain ou de la sécurité est le plus important ; ici, nous avons un militant révolutionnaire martiniquais, membre du FLN algérien, qui s’adressait aux peuples colonisés dans une phase ascendante de la révolution anticoloniale, populaire et armée. Pour Fanon, rappelons-nous, l’aboutissement impératif de la décolonisation allait bien au-delà de l’acte mécanique, mais déjà précieux, consistant à éjecter l’administration coloniale, ses soldats et ses colons hors du territoire colonisé. Face à l’Europe (et aux forces impériales contemporaines, ajouterai-je), le  projet du tiers-monde, était-il convaincu, «  doit être d’essayer de résoudre les problèmes auxquels cette Europe n’a pas su apporter de solutions. (…) Non, nous ne voulons rattraper personne. (…) Donc, camarades, ne payons pas de tribut à l’Europe en créant des États, des institutions et des sociétés qui s’en inspirent[1] ».

Cessons-là cependant les comparaisons avant de nous entendre dire que la « situation n’est pas la même », que le « monde a changé » et que l’« on ne peut comparer l’incomparable », « contentons-nous donc de ce que nous avons. Eh bien non, justement, on ne peut pas se contenter ! Une révolution qui se contente est peut-être réaliste ; mais elle n’est pas une révolution. Et, à l’examen, le projet de KS ne paraît ni réaliste ni une révolution. Il est autre chose, bien inquiétant, dont je vais essayer de mettre au jour les principales articulations[2]. 

Un président tout puissant

Le moins qu’on puisse dire est que, malgré les apparences, le projet de réforme institutionnelle proposé par KS n’est pas un modèle de clarté. Les formulations et les définitions qu’il en donne ou qu’en donnent ses partisans ont varié avec le temps. Elles sont par ailleurs d’autant moins claires que le principal de leur propos concerne les modalités de renversement de l’architecture des pouvoirs où se brouillent, sans que ce ne soit assumé ni explicité, les distinctions Législatif/Exécutif.

Ne trouvez-vous pas étrange que ce projet qui a pour ambition affirmée de chambouler l’ensemble de l’ordonnancement des institutions étatiques ne propose pas la moindre réforme du pouvoir présidentiel ? Peut-on ne pas relever que ni dans l’Appel au peuple[3], ni dans aucune des principales interventions de KS au cours de sa campagne électorale, n’aient été mentionnés les conditions et le mode d’élection du président de la République, le « symbole », le « garant » et le Chef suprême des armées ? La question de la légitimité électorale serait-elle seconde ? Peut-on occulter le fait qu’il n’évoque pas non plus le rôle, le mode de désignation et la responsabilité du gouvernement et de son chef qui, dans la constitution actuelle, figure pourtant au cœur de l’Exécutif ? La raison en est simple. Le projet ne contient explicitement aucune réforme particulière du pouvoir présidentiel parce que, sans que ce ne soit dit, l’ensemble du projet concerne le pouvoir présidentiel et l’organisation des pouvoirs exécutifs. La mal nommée « démocratie à la base » ne nous parle pas du peuple, elle nous parle du chef de l’État.

En 2013, rappelez-vous, KS se prononçait pour un régime présidentiel[4]. Élu au suffrage universel, le président de la République, proposait-il, devrait disposer du pouvoir exécutif, secondé par un gouvernement présidé par un Premier ministre. Ce gouvernement serait toutefois responsable devant l’Assemblée qui pourrait lui retirer sa confiance par une motion de censure. Dans le cas où le gouvernement formé par le président de la République était l’objet d’une seconde motion de censure, le président serait alors contraint de présenter sa démission. Cette référence, vieille de sept ans, n’est qu’un indice, guère plus. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Alors que dans ses interventions orales KS a été fort peu loquace sur la question, dans son Appel au peuple, un long paragraphe est consacré à l’institution présidentielle. Aucune réforme du chapitre de la constitution qui délimite ses prérogatives, sa fonction et son autorité n’y est cependant envisagée. KS en accepte donc les formulations à ceci près qu’il s’autorise à en donner sa propre interprétation. La question qu’il choisit comme point d’ancrage de sa problématique concerne les prérogatives accordées par la constitution au chef de l’État. Plutôt que d’en regretter les limites, comme a pu le faire par exemple un Beji Caïd Essebsi, il s’attache au contraire à en souligner l’importance et, tout en s’en félicitant, il en relève la grande élasticité qui offre selon lui au président de la République l’opportunité d’intervenir considérablement dans le domaine qui n’est en principe pas le sien, celui du pouvoir législatif : « On répète souvent, est-il écrit ainsi dans l’Appel, que les prérogatives du président de la République sont limitées, mais beaucoup ignorent ou feignent d’ignorer que le chef de l’État a le droit à l’initiative législative qui doit être examinée en priorité. Il a le droit de présenter des initiatives législatives dans tous les domaines de la loi, de renvoyer un projet de loi pour une nouvelle lecture et a le droit, notamment, à l’initiative tendant à réviser la constitution. »

Ce n’est pourtant pas là l’essentiel. L’Appel poursuit pour relever que « le chef de l’État est le symbole de son unité et le garant de son indépendance et de sa continuité ». Le président n’est pas le « symbole » de l’unité du peuple ou de la patrie, il est le symbole de l’unité de l’État qui est placé ainsi au-dessus de tout le reste, du peuple comme de la patrie. La formule n’est sans doute pas spécifique à notre constitution, dirons-nous. Elle n’a aucun effet réel ? Interrogeons-nous, pour y voir plus clair, sur la construction du texte plutôt que sur la signification propre à chaque phrase ou à chaque terme. Pourquoi cette phrase n’est-elle pas placée, comme on aurait pu s’y attendre, en introduction générale au paragraphe consacré à l’institution présidentielle, avant même d’évoquer les dispositifs législatifs ? Pourquoi ne figure-t-elle pas en tête de la description de la chaîne institutionnelle ? Serait-ce une simple maladresse de construction ? Je ne le crois pas. Elle est là où elle est parce qu’elle n’introduit pas une simple description, mais une démonstration. La logique du texte, en effet, ne consiste pas à exposer tout simplement le rôle et les prérogatives du chef de l’État dans la constitution de 2014, mais de montrer que, malgré les restrictions constitutionnelles, le président pouvait disposer d’une réelle autorité et des instruments institutionnels pour agir. De ce point de vue, il devient parfaitement compréhensible que la phrase sur le président comme « symbole » et « garant » introduise le paragraphe consacré au contrôle des instruments de contrainte – les forces armées – par le président de la République. Elle noue la qualité de « symbole » et de « garant », conférée exclusivement au chef de l’État, à la maîtrise de la violence d’État. Elle énonce la fusion au sein du chef de l’État entre le symbolique et la force brute. Être le « garant » implique la possibilité du recours exclusif à la force brute. Le président, souligne indirectement mais volontairement l’Appel au peuple, réunit en lui le « consentement » et la « coercition ». Sa force exécutive réelle repose sur la capacité à intervenir dans tous les secteurs du fait de sa maîtrise des forces armées. Le chef de l’État, poursuit en effet l’Appel, « est président du conseil de la sécurité nationale, qui ne doit pas être réduite au sens restreint du terme. Ainsi, l’agriculture, l’énergie, l’éducation, l’enseignement, la santé, l’environnement, la sécurité sociale et d’autres secteurs n’ont pas moins d’importance que la sûreté dans son sens étroit ou les affaires étrangères et la défense. » Quasiment tous les secteurs de la vie sociale peuvent relever de la sécurité nationale et donc du président de la République. Voilà ce qui est censé être au cœur de la fonction présidentielle et de sa puissance : les forces armées.

La démocratie contre la politique

Au lendemain de la chute de Ben Ali, certains groupes révolutionnaires semblent avoir aspiré à l’émergence de nouvelles formes radicales de pouvoir populaire, à travers la métamorphose des comités de défense de la révolution. Travailler à l’extension et la radicalisation politique de ces structures n’était en rien absurde. Mais, la probabilité qu’à partir de ces comités de défense puisse se constituer à une large échelle des structures d’auto-organisation des masses populaires, susceptibles d’engendrer les organes étatiques alternatifs, était en vérité extrêmement réduite. Admiratif, lui-même, face à la multiplication de ces comités, KS y reconnaît non seulement l’expression même de la révolution – et selon lui de son caractère historiquement inédit, ce qui est faux – mais il y décèle également le fondement du système institutionnel qu’il nous propose aujourd’hui. Ainsi, revenant dans Nawaat sur les débuts de la révolution, il y voit une « révolution culturelle » qui s’est exprimée dans le fait que les Tunisiens se sont enfin sentis « citoyens ». En attesterait la prise en charge spontanée de divers services sociaux, comme d’assurer la sécurité ou la propreté des rues, au niveau des quartiers, par le biais notamment des comités auto-administrés. Nous sommes vraiment loin, très très loin, de l’hypothèse d’une transformation des comités de défense en institutions révolutionnaires. La notion de « citoyens » telle qu’il l’exprime ici est complètement apolitique comme le sont les activités dévolues aux structures de base spontanées. La cohérence ne fait guère de doute entre cette lecture de la « révolution culturelle », pour reprendre l’expression de KS, et le projet de réforme « basiste » et antiparlementaire qu’il nous propose.

À première vue, ce projet se présente comme la volonté d’établir une forme de démocratie à la base ou de démocratie directe[5] qui permettrait au peuple d’être réellement présent dans l’État et d’exercer effectivement sa souveraineté. KS ne conteste pas le principe de représentation en soi ni toute délégation de pouvoir; il souhaite que cette représentation soit au plus près de chaque individu, une représentation quasiment photographique de la multiplicité des demandes et des besoins, débarrassée des distorsions et du brouillage que leur font subir les différentes intermédiations qui accompagnent les systèmes représentatifs actuels. Qu’en est-il en réalité ? Comment se structure et fonctionne – du moins théoriquement – le système proposé par KS ?

L’instance fondamentale, officiellement la plus importante en tant que consécration de la démocratie « à la base », est le « conseil local », premier étage de la pyramide institutionnelle, reposant sur la imada, plus petite unité territoriale, représentant en gros le quartier (il y en avait 2073 au lendemain de la révolution). Les électeurs de chaque imada élisent au scrutin uninominal majoritaire un candidat disposant d’un certain nombre de parrainages qui les représentera au conseil local[6]. Celui-ci correspond à la « délégation » dans le découpage territorial de l’État tunisien qui est constitué de 265 délégations. Il y aura donc 265 conseils locaux, desquels à l’échelle des 24 gouvernorats émaneront 24 conseils régionaux. Les membres de chaque conseil régional, dont le nombre sera égal au nombre de délégations constitutives du gouvernorat, seront désignés par tirage au sort[7] au sein de chaque conseil local (de délégation, donc), pour une durée déterminée et par roulement.

L’assemblée nationale, législative, n’émane pas quant à elle des conseils régionaux. Elle n’est pas non plus l’émanation des électeurs ni du suffrage universel. Elle procède des 265 conseils locaux : « Chaque conseil local choisit l’un de ses membres pour le représenter à l’Assemblée législative nationale » nous dit l’Appel au peuple qui précise que ce député ne sera pas soumis au principe de l’alternance comme les membres des conseils régionaux. Mais il ne nous dit pas comment sera « choisi » chacun des membres de l’Assemblée nationale, c’est-à-dire les députés, au sein de chaque conseil local. Par élection ? Par tirage au sort ? Par consensus ? On l’ignore, du moins dans l’Appel puisque selon une autre source ce serait par tirage au sort. Quoi qu’il en soit, l’ensemble du processus est conçu pour interdire, du moins en principe[8], que l’assemblée nationale, comme les instances locales et régionales, procèdent de quelconques déterminations politiques sinon par le fait du hasard.

Il faut préciser également que les instances locales et régionales ne sont pas seulement composées de leurs membres élus ou tirés au sort. Pour ce qui est des conseils locaux, ils seront ouverts aux « représentants de la société civile (qui) peuvent également donner leurs avis et leurs propositions au sein de ces conseils ». De même que « les directeurs des administrations locales », autrement dit les représentants du pouvoir exécutif[9], « pourront faire partie de ces conseils sans jouir du droit de vote ». Ce sera le cas également en ce qui concerne les Conseils régionaux : « Ce conseil sera également composé de directeurs des administrations régionales non élus, ne jouissant pas du droit de vote ». Autrement dit à la fois des hautes autorités administratives, des notabilités locales et, puisque sont inclus également des représentants de la « société civile », il est probable qu’il faille compter également sur des représentants de l’UTICA et autres investisseurs. Certes, est-il précisé, sans droit de vote. Mais, on le sait,  pour être individuel, le vote des délégués est construit socialement, une construction qui fait intervenir différentes déterminations et allégeances dont la présence, l’intervention, et l’autorité des représentants des classes dominantes présents sans droit de vote est partie prenante (sans évoquer les influences extérieures à ces instances).

Beaucoup de questions pourraient se poser concernant les prérogatives de ces différentes instances. On apprend dans l’Appel que le « conseil local procède à l’élaboration du projet de développement local ». Rien de plus, non par omission, mais parce qu’il n’y a vraiment rien de plus à en dire. Rien non plus en ce qui concerne les conseils régionaux. Dans une autre source, on peut lire que «le conseil régional élabore les plans de développement à l’échelle régionale en tenant compte des plans conçus localement. »  Mais, on peut le constater dans de multiples déclarations, aussi bien en ce qui concerne les conseils locaux que régionaux, leur finalité est la même : concevoir à partir des projets formulés « à la base » des projets de développement locaux ou régionaux. On pourrait s’interroger sur la notion même de « projet » ou de « plan de développement », mais peu importe. Qui donc met en œuvre ces projets et les réalise ? Qui les finance ? En réalité, on n’en sait rien. À quoi servent vraiment les conseils régionaux, on ne le sait pas non plus. Rien non plus concernant leur articulation, si articulation il y a, avec les municipalités et autres collectivités locales ou régionales.

Tout porte à croire en réalité que les conseils régionaux sont une fiction et n’existent dans le projet que pour donner l’illusion d’un renversement de la pyramide institutionnelle. Des conseils locaux, composés en partie de représentants de l’Exécutif, émanent deux instances distinctes et parallèles, dont les rapports ne sont pas établis, les 24 conseils régionaux au sein desquels figurent également des représentants de l’Exécutif et l’Assemblée nationales, en supposant qu’elle puisse être législative, ce qui est loin d’aller de soi.

L’un des principes présenté comme révolutionnaire dans le projet de KS est la révocabilité des membres de ces différentes instances. Du moins en ce qui concerne les conseils locaux et l’Assemblée nationale. Elle n’est pas évoquée concernant les conseils régionaux. Sont donc révocables uniquement les représentants directs de la « base », ce qui les rend d’autant plus réceptifs aux pressions. La révocabilité des élus est séduisante pour une oreille formée dans la culture de la gauche radicale européenne, elle rappelle immédiatement la Commune de Paris, en 1870. Sauf que la signification de la révocabilité des élus quand la classe dominante domine toujours n’est pas du tout la même.

La formation de conseils locaux, de conseils régionaux et d’une assemblée nationale non élue au suffrage universel et révocable, dont les membres en outre ne « représentent » que les électeurs inscrits à l’échelle d’une délégation, toutes choses qui amoindrissent sa légitimité par rapport à celle du président de la République, semblent suffire à KS pour affirmer dans l’Appel au peuple : « Grâce à cette réorganisation, ‘le Peuple veut’ deviendra une réalité et la confiance sera rétablie entre gouverneurs et gouvernés ». Ce n’est qu’à la suite de cette phrase que l’institution présidentielle est évoquée dans le texte. Ainsi, ce ne serait pas en elle et par elle, que se réalise la formule « le Peuple veut » mais dans les seules instances directement concernées par la réorganisation annoncée, conseils locaux, régionaux et assemblée nationale.  En réalité, c’est exactement l’inverse qui est vrai.

Pour déchiffrer ce mystère, il faut décrypter la signification réelle qui se cache derrière la formule de « démocratie à la base » accouplée à un président tout puissant, mais aussi la portée du slogan « le peuple veut ».

Cette signification on la trouve en partie dans cette autre réforme qui est au cœur de la « démocratie à la base » et que KS semble considérer comme la plus urgente sinon comme la plus importante, en l’occurrence la réforme du code électoral. KS éprouve une aversion sans limites pour le scrutin de liste et en particulier pour le scrutin de liste à la proportionnelle au plus fort reste qu’il assimile à la confiscation des voix individuelles par les partis politiques et à la domination de l’assemblé législative par une oligarchie partisane. À ce mode de scrutin, antagonique selon lui à l’« esprit » de la révolution, KS oppose le scrutin uninominal, complété non par l’interdiction, mais par la mise au ban spontané des partis, leur marginalisation par la logique même du système institutionnel qu’il entend mettre en place.

La dénonciation de la particratie est la face visible de l’hostilité de KS au scrutin de liste. La seconde face, elle, est invisible bien qu’elle soit en vérité consubstantielle de la première. KS ne l’évoque pas explicitement tout simplement parce qu’elle fait partie des idées communes qui semblent aller de soi : le peuple est capable d’avoir des opinions, mais seulement sur des objets concrets et dans des formes élémentaires ou sous la forme de superstitions. Il ne peut accéder à la politique qu’à travers des individus identifiés, connus, reconnus, traçables, faits de chairs et d’os, qu’il peut toucher, sentir, soupeser et, pourquoi pas, palper[10].

De ce point de vue, la « base », conçue comme la plus petite unité territoriale dont l’étroitesse est à l’échelle de la pensée du peuple, doit justement permettre de cantonner la compétition pour telle ou telle charge publique à de micro-enjeux locaux, concrets, quotidiens, quasi-corporatistes, non-partisans, à distance des débats portant sur des programmes politiques concurrents, sur les grands choix nationaux ou, pire, sur des problématiques à teneur dite « idéologique ». Dans la même optique, le scrutin uninominal aurait pour qualité de permettre à chaque électeur de se prononcer sur des personnes qu’il connaît et qu’il est en mesure de juger sur leurs actes passés, sur leur morale, leurs valeurs, autant que sur leurs compétences et leur loyauté. Un vote démocratique, expression effective de la volonté populaire (« le peuple veut »), consisterait ainsi à pouvoir voter pour des individus concrets, porteurs de propositions concrètes, des « projets », destinées à améliorer ou à résoudre des problèmes locaux. Le caractère démocratique des Conseils locaux et régionaux procéderait donc de la proximité entre élus et électeurs, une proximité spatiale redoublée par une proximité affinitaire basée sur l’idée que le local unifie les attentes et la formulation des attentes. Le scrutin uninominal permettrait d’échapper aux médiations supposées corruptrices des partis politiques ou d’autres structures s’interposant entre l’individu territorialisé et l’État.

Quant aux pensées générales auxquelles ne peut accéder le peuple, elles seraient le domaine des « élites » intellectuelles et politiques, des « personnalités morales » ou « nationales » et des « grands hommes » (qui peuvent éventuellement être des femmes qui ne sont grandes que si elles sont des « dames »). À ceux-là, il incombe d’expliquer au peuple ce qui lui est naturellement inaccessible. C’est exactement ce que pense avoir fait KS, soumis pour accéder à la magistrature suprême au rite humiliant de la campagne électorale.

Du mode de scrutin défendu par KS, comme de tout mode de scrutin dans le cadre des rapports sociaux hiérarchisés que ne menace aucune dynamique révolutionnaire, découle tendanciellement l’éviction du peuple subalterne des instances politiques de l’État. Pour ne citer qu’un seul exemple, il est plus que probable que le dispositif institutionnel élu ou désigné par tirage au sort dans les conditions définies par KS ne génère à partir des différenciations sociales et symboliques existantes, des filtres successifs qui organisent la sélection des « décideurs » selon leur appartenance, leurs liens ou leur allégeance aux groupes sociaux dominants. Si le projet de l’actuel président devait être adopté, nous aurons des institutions constituées à l’instar des anciens systèmes censitaires, à ceci près que le « cens caché » ne serait pas nécessairement la richesse, mais n’importe quelle autre forme de propriété ou de pouvoir implicite, mais non moins contraignant. À chaque degré du dispositif, se réduirait ainsi la présence des représentants des classes les plus démunies en pouvoir, mais aussi des femmes, victimes quant à elle d’une autre forme de cens (appelons-le, le privilège masculin), malgré la parité imposée par le projet.

Mais ce n’est pas là le plus important. L’éviction des classes populaires des institutions politiques élues n’est pas tant l’éviction de ces instances des individus issus directement de ces classes populaires que l’éviction hors de l’État de la politique des classes populaires, c’est-à-dire de l’éviction de l’expression politique des intérêts des classes subalternes – notamment celles qui sont minorisées -, des instances d’élaboration et de décisions politiques et plus généralement du champ politique. C’est cela le plus inquiétant qui se profile derrière le rabat de la politique sur la gestion de projets et le management, implicite dans la conception de KS, c’est-à-dire la dépolitisation de la politique qui découle du mode de scrutin et de la structure des instances représentatives que défend l’actuel chef de l’État. Dans ce projet, seul le président de la République est politique ; il concentre entre ses mains la réalité politique unifiée, extérieure aux faux conflits que s’évertuent à susciter au sein du peuple les méchants et les comploteurs. 

Territoire, pouvoir et démocratie

Ce qui exerce un tel attrait sur beaucoup des partisans de KS et les induit en erreur est l’idée que la démocratie à la base est démocratique. Pourquoi ? Parce qu’elle accole deux mots : démocratie et base. On peut, si on veut, remplacer « base » par « directe », c’est la même chose ; la formule magique opère. On ne s’interroge pas, par exemple, sur le fait qu’en dehors des conseils locaux, il n’y a dans le système institutionnel proposé par KS qu’une seule instance élue directement et au suffrage universel sur l’ensemble du territoire, c’est le président de la République. Pourquoi ne serait-il pas, comme les autres instances, l’émanation des conseils locaux ? Pourquoi n’est-il pas lui l’expression d’un territoire morcelé en imada et délégations, mais le représentant exclusif de tout le territoire, l’instance qui constitue son unité ?

On s’étonne surtout de constater qu’une restructuration des institutions de l’État, présentée comme révolutionnaire, se fonde sur les divisions politico-administratives territoriales telles qu’elles ont été mises en place sous l’ancien régime. KS semble considérer que le territoire est comme un pur espace, un objet, sans signification propre, qu’il s’agit de découper en petites parties facilitant une gestion socio-économique, neutre, apolitique, technique et rationnelle dont les arbitrages managériaux se feraient à l’échelle des conseils locaux. Or le territoire n’est pas juste un petit bout de terre, un espace géographique délimité par des frontières qui seraient naturelles. C’est tout le contraire : la terre, la mer et les montagnes, tout cela est contingent. Le territoire est un rapport social, une institution, construite dans la lutte politique, dont notre histoire particulière a fait principalement une institution constitutive de l’Exécutif. Un projet cohérent de démocratie qui se voudrait « à la base » ne peut pas occulter ces interrogations, comme le fait KS.

Car la question politique que pose la formule « le peuple veut » n’est pas seulement « Que veut le peuple ? », mais « Où donc veut le peuple !? ». Autrement dit, donc se forge le pouvoir potentiel du peuple que le langage démocratique nomme la souveraineté populaire ? « A la base », nous répondra sans doute KS, tout en restreignant le suffrage universel à l’élection du président de la république, dépositaire presque exclusif de l’autorité politique. « Il faut une démocratie à la base », proclamera le chœur de se partisans. Mais où se situe la base ? La « base », c’est ce qui est en bas, en bas de quoi ? Ne croyez pas que je chipote. Je suis réellement convaincu de l’importance de ces questions. La base, dans la problématique électorale ou plus largement du pouvoir et de la démocratie, ne peut signifier que la base du ou des pouvoirs. La base se situe où se situent les nœuds du pouvoir et, en particulier dans notre cas, non pas dans le territoire comme espace de résidence et de « projets de développement », mais dans les rapports territoriaux comme espaces sociaux où se construisent des rapports de pouvoir inégaux, où se minorise une fraction de la population, et dans les rapports socio-économiques où se reproduisent les rapports de pouvoir politique inégaux. La base de ce point de vue, ce sont ceux-d’en-bas, le peuple subalterne, et la démocratie à la base ne peut signifier que la démocratie qui donne le pouvoir à ce peuple d’en bas en tant qu’il est en bas de la hiérarchie socio-politique[11]. Indirectement, la présence de l’UTICA et de la bureaucratie ugététiste au sein des conseils locaux témoigne des limites d’une représentation qui fait l’impasse sur les distorsions que lui font subir les hiérarchies sociales.

La base pour KS, ce sont donc les individus qui sont liés par leur résidence à une petite portion du territoire, la plus petite que définit la loi de l’État. La démocratie à la base est ainsi prédéfinie ou prédéterminée par l’État ; elle est une démocratie à la base de l’État (la imada, la délégation), à travers son territoire, et non à la base des rapports de pouvoir qui, dans la trame générale des rapports sociaux, constituent l’État.

Du point de vue d’une problématique de la démocratie qui tend ou tente de sortir du cercle vicieux de la domination, l’incohérence fatale de ce projet est là. L’auto-expression, l’auto-représentation du peuple, tous les dispositifs proposés pour rebâtir les institutions à partir de la base et de la volonté populaire se heurtent à un obstacle gigantesque, en l’occurrence que tout cela est conçu uniquement en termes de représentation strictement territoriale et à partir de la configuration territoriale construite par l’État moderne bourguibien, dans le cadre de la défaite politique des populations et des régions minorisées. KS a beau parler du « déséquilibre économique régional » – supposé être l’explication ou le synonyme de la hiérarchie socio-territoriale -, cette question ne peut entrer en ligne de compte dans sa politique dans la mesure même où n’entre pas en compte l’ancrage inégal du pouvoir qui est généralement rapporté  à ce « déséquilibre régional. »

En effet, le culte auquel KS – comme bien d’autres, à gauche notamment – voue à l’État comme « Esprit » du peuple et de la patrie ne prédispose certainement pas à en bouleverser la réalité concrète. Or, cet État s’est constitué comme État des villes et plus particulièrement comme État des grandes villes côtières. Il a pour soubassement l’exploitation, la subordination et la minorisation de la plus grande partie du territoire. KS en a quelque peu l’intuition, certes, mais il a en même temps l’illusion que l’État des grandes villes peut tendre la main aux territoires minorisés autrement que pour leur faire les poches. Pour lui, mettre un terme au « déséquilibre régional », c’est démarginaliser les marges (qui en réalité ne sont pas à la marge, mais exploitées et minorisés), c’est intégrer ces territoires dans l’État et l’économie du centre. Il semble convaincu que son modèle de « démocratie à la base », conçue dans le cadre du territoire bourguibien, est la condition nécessaire pour résoudre la question.

Or, redisons-le, la « base » n’est pas ou ne devrait pas être synonyme du « local ». Bien plutôt, c’est de la hiérarchie sociale actuelle que la base est la base et même, pourrais-je dire, c’est de la hiérarchie sociale actuelle que le « local » est la « base ». C’est à ce niveau qu’il faut penser la « base », le lieu où pourrait germer et prendre forme un pouvoir démocratique. 

KS, candidat malgré lui

Il y a plusieurs niveaux de discours qui se superposent lorsque KS évoque le rôle du chef de l’État : sa conception de ce que doit être le président de la République – simple institution ou incarnation du peuple – et lui-même, une fois élu. La confusion des registres se manifeste déjà dans sa posture en tant que candidat/non-candidat. Que de fois, comme je l’ai déjà évoqué, n’a-t-il pas répété face aux journalistes : « Je ne fais pas de campagne électorale, mais une campagne explicative ».

On peut y voir une attitude paternaliste, instaurant une relation verticale entre lui et ceux qui l’écoutent. Ni la discussion n’est souhaitée ni la controverse mais on peut lui poser des questions auxquelles avec pédagogie il fournira les explications qu’il juge nécessaires. Le refus de faire campagne dans les normes habituelles à ce type d’exercices est également une façon d’affirmer sa différence : il est candidat parce que la constitution le veut ainsi, mais il n’est pas dans le « système ». Il est probable que KS se pense réellement comme tel et essaye d’agir en cohérence avec cette conviction. Il ne lui importe guère qu’à nos yeux qui regardons la réalité à partir du « système », son extériorité par rapport à l’institution électorale paraît parfaitement fictive. Sa vérité à lui est ailleurs. KS se soumet à la constitution, mais n’y entre pas. Formellement, certes, il est candidat dans le cadre de la loi et il en acceptera les conséquences. Mais il n’en sera pas complice parce que si sa candidature formelle relève du « système », sa candidature réelle s’inscrit dans un registre tout autre ; elle procède d’une logique et d’une raison hétérogènes à celles qui président à la loi électorale. Dans un même esprit, qui n’est pas l’esprit de la constitution, il se refuse également à faire campagne ou à admettre que dans des formes différentes, il fait quand même campagne. Non, l’esprit n’est pas le même donc je ne fais pas campagne, je suis juste et aussi peu que possible dans les formes de la campagne. « Je ne suis en compétition avec personne » a-t-il pu affirmer contre toute évidence ou plutôt contre nos évidences à nous qui demeurons dans le « système ». On peut donner d’autres exemples de cette façon de faire tout en ne faisant pas la campagne électorale. Ainsi, KS n’accepte pas les financements publics accordés aux candidats et, au second tour, il rejette les sollicitations des médias qui le pressent de se prononcer sur le candidat Nabil Karoui. Dans sa logique, il ne pourrait en dire qu’une chose qui n’est pas fausse : « C’est un candidat », et rien d’autre. Plus encore, il évite toute attitude, toute posture, tout propos qui puisse suggérer qu’il est en concurrence avec qui que ce soit. Lui est seul face et avec le peuple dont il sollicite le consentement et l’adhésion, l’autre, celui qui est candidat, est également seul sur son ring à boxer dans le vide pour obtenir les suffrages, c’est-à-dire de mesquines petites croix sur un morceau de papier[12], selon la procédure définie par l’ISIE.

Je donne un dernier exemple : KS a annoncé sans rire que ni lui ni son épouse ne voteraient pour sa propre candidature. Contrairement aux apparences, il n’y a là rien d’absurde ni de contradictoire : il est candidat tout en ne l’étant pas. Il se plie à la loi de l’État sans se soumettre à la loi du « système » qu’expriment selon lui la constitution et le code électoral. Il se dédouble parce que la même loi est double, loi du système et loi de l’État, de cet État moderne, de droit, qu’il idolâtre et qui le révulse pour sa sécheresse et – je n’hésite pas à le dire – pour sa vulgarité bourgeoise et plébéienne, dont il voit l’expression dans la corruption et le « système » engendrés par la révolution « confisquée ».

La démarche de KS n’est pas sans rappeler certains précédents qui lui sont probablement connus. Au lendemain de la révolution française de 1848, le suffrage universel désormais acquis (du moins pour les hommes), Victor Hugo refuse de se porter candidat aux élections. Il écrit le 5 avril : « Je ne suis pas candidat, mais je ne suis pas refusant.[13]» Aux élections présidentielles de décembre, le poète Lamartine qu’admire KS bien qu’il soit à la révolution de 1848 ce qu’est Yadh Ben Achour à la révolution tunisienne, est également candidat sans le reconnaître : « Je ne brigue pas les suffrages. Je ne les désire pas. Je ne fais ni manifeste ni programme. (…) Je déclare donc à mes amis que j’accepte la candidature, dans la seule vue de ne pas diminuer d’un homme les forces de la République, et de ne pas rétrécir d’un nom le libre choix du pays[14] ». Pour eux, sans doute parce qu’ils sont poètes et romantiques, c’est un élan du cœur, une émotion, un mouvement spontané, qui doit guider leur désignation par le peuple à l’assemblée ou à la tête de l’État.

KS n’est pas poète, du moins à ma connaissance, mais une inspiration analogue ne me semble pas étrangère à sa conception de l’élection du président de la République. KS se refuse à être dans la « compétition », à avoir un « programme » ou à faire des « promesses » parce que KS veut qu’on vote sur sa personne, ou plutôt qu’on l’appelle pour ce qu’il représente et incarne, sur le souffle qu’il dégage, sur l’aura qui émane de sa personne. Le message réel qu’il transmet dans ses interventions et que transmettent également ses partisans est transparent : « Je ne fais pas de promesse, je SUIS la promesse », voilà ce qu’il dit. Il lui répugne d’avoir à assurer sa propre défense, à s’abaisser à développer des arguments en sa propre faveur. Il exige la confiance et non le contrat.

On vote par oui ou par non. Oui ou non pour lui. Oui ou non pour l’autre. Et non l’un contre l’autre comme on parierait sur des poules qui se bagarrent. Le dialogue direct entre lui et le peuple se fait sous la forme d’un référendum plébiscitaire. Il doit être porté au pouvoir dans un mouvement spontané et d’ensemble du peuple. En tant que chef, il n’est pas élu, mais reconnu. KS veut que l’élection du président de la République procède non pas d’un simple bulletin jeté négligemment dans l’urne, mais d’une rencontre entre le peuple et celui qui est président avant même que de l’être, une rencontre à la fois personnelle, comme lors de ses tournées dans le pays, et impersonnelle, à la hauteur de la magistrature suprême et du chef des armées qu’est le chef de l’État. Outre les raisons que j’ai évoquées plus haut, sa discrétion sur la question des prérogatives présidentielles au cours de la campagne électorale s’explique aussi par leur caractère second à ses yeux. Le président ne doit-il pas tenir son pouvoir de son autorité populaire, de son rayonnement, de l’enthousiasme qu’il suscite plutôt que de prérogatives fonctionnelles, disputées, négociées, partagées, avec les autres instances de l’État ?

On commence à soupçonner qu’au-delà des « explications » de KS sur les vertus du scrutin uninominal et sur la nécessité de refonder, dans le peuple, la souveraineté et ses institutions, capturées par les partis, il y a un autre monde qui n’est plus tout à fait celui de la représentation dans l’État moderne contemporain, telle que nous la connaissons. KS répugne à être partie prenante d’une compétition électorale, une compétition indigne de la fonction présidentielle. L’idée même de devoir être sélectionné, évalué[15], confronté, comparé, soupesé, élu parmi d’autres candidats desquels peuvent le séparer à peine un millier de voix lui est proprement insupportable. Orgueil ? Fierté personnelle. Peut-être, mais cela ne nous concerne pas. Kaïs Saïd regimbe devant les formes de la compétition électorale parce que c’est un homme de principes. Ce qui est en jeu pour lui – qu’il ne peut formuler parce que cela outrepasse la sécheresse juridique et la mécanique des institutions – , concerne la nature même du rapport et des formes de représentation démocratique, en particulier au niveau qui, à ses yeux, est cardinal, en l’occurrence au niveau où se constitue le lien entre le peuple et le chef de l’État, un lien qu’il se refuse à désacraliser et à démocratiser, et par conséquent à plier aux règles profanes de la compétition et du marché politique. Là serait le fondement de la légitimité qu’il réclame, la réalisation effective d’une souveraineté populaire associant l’autorité d’un chef politique plébiscité et d’une « démocratie » non politique « à la base ». KS fait « appel au peuple » et aurait voulu, plutôt que d’être candidat et de courir derrière les parrainages, que le peuple fasse appel à lui.

Plébiscite et référendum sont des procédures voisines, si l’on me permet de faire ici une digression. Et c’est probablement une quelconque forme référendaire qu’il envisage pour contourner le rejet inéluctable de son projet par le parlement – du moins, si d’autres formes de pressions ne s’exercent pas sur ce dernier[16]. En tant que président, il peut, en effet, en appeler au peuple. On saisit mieux du coup pourquoi le seul document qui a émané de lui au cours de la campagne électorale est intitulé « L’Appel au peuple. » On aurait tort d’y voir une forme commune, un titre parce qu’il fallait bien un titre, puisé dans un recueil de titres tout usage. La traduction française, « Manifeste de KS », n’en rend d’ailleurs pas le sens. La formule « L’Appel au peuple » aux inflexions gaulliennes évidentes a eu en d’autres temps un sens juridique[17] que n’ignore peut-être pas KS (pour ma part, je viens de le découvrir) et un sens historique qu’il connaît très certainement. Elle est associée, en effet, à Louis-Napoléon Bonaparte, le fondateur de la dictature impériale qui a mis un terme au régime républicain, issu de la révolution française de 1848. S’il y a une grande proximité entre certaines conceptions politiques de ce dernier et celles de notre président, et plus encore entre les conditions générales dans lesquels l’un et l’autre ont accédé au pouvoir, ce serait sans doute faire un mauvais procès à KS que de lui supposer les mêmes ambitions personnelles que le neveu du premier Napoléon. La personnalisation du chef de l’État que défend l’actuel président n’a évidemment aucune dimension dynastique. Elle s’inscrit dans une approche globale qui concerne également les élus locaux ou les membres des conseils régionaux ou de l’Assemblée nationale. Le modèle d’État ou plutôt le régime politique qu’il voudrait mettre en place a l’Ordre pour principe, mais j’y entrevois aussi l’aspiration à substituer au caractère réputé impersonnel du lien politique dans l’État moderne[18], la personnalisation du pouvoir à tous les échelons de l’appareil de l’État, de sa base jusqu’à ses sommets. Sa volonté de fonder l’État sur la imada, sa passion pour le scrutin uninominal, son antipathie pour les partis politiques procèdent d’une logique de personnalisation du pouvoir tant à la base qu’au sommet. Le discours sur le caractère direct et personnel qu’a construit KS au cours des ans avec ses futurs électeurs, tel qu’il est présenté par lui-même et par ses partisans les plus proches, a également pour fondement cette idée de personnalisation nécessaire du pouvoir. Ce serait la condition de son caractère démocratique, c’est-à-dire, du point de vue de KS, de sa capacité à incarner concrètement, immédiatement, le peuple. Un tel régime politique combinerait le contrat abstrait de la démocratie moderne au contrat moral basé non sur la loi écrite de l’État, mais sur le vieux mécanisme de la « confiance », toujours présent dans les échanges sociaux, sans avoir pour autant la même force de contrainte morale qui a pu être le sien dans le passé.

Perce bien sûr dans cette aspiration que je lis dans le discours et la pratique de KS, une certaine nostalgie parfaitement réactionnaire pour des formes sociales et politiques des temps anciens, du moins, je crois, telles qu’il se les imagine. Rien n’interdit de reconnaître dans la contemporanéité de formes sociales anachroniques des pistes pour sortir, vers l’avant, d’une modernité certes mortifère. Marx, pour l’évoquer une seconde fois, ne dirait pas le contraire. Mais, entre beaucoup d’autres choses, cela exigerait une approche qui s’éloigne radicalement de la conception à dire vrai assez brouillonne de la notion de peuple telle que la manie KS.

Celui-ci pense le peuple non politique et le voudrait non-politique[19], sinon d’une certaine manière dans son rapport à un « ennemi extérieur », forgé non pas d’un point de vue nationaliste anti-impérialiste  mais dans le cadre d’une problématique nationaliste sécuritaire et complotiste qui contribue à la dépolitisation générale. Toute sa démarche consiste en effet à déconflictualiser/dépolitiser le peuple, à battre en brèche la formation au sein des différents groupes sociaux de liens particuliers de solidarité politique, de conscience commune sur la base de visions partagées du monde ou d’une condition et d’intérêts socio-économiques communs. La compétition locale ne peut ainsi être intégrée à une compétition globale nationale politique que KS qualifierait certainement de doctrinale ou, pire encore, de partisane. Le peuple non politique, familial si j’ose dire, auquel vise le mécanisme institutionnel proposé par KS est une contradiction dans les termes ; il ne peut exister.

Bourguiba et KS : le stratège et le juriste

Avant d’aller plus loin, il me semble indispensable d’évoquer à nouveau la notion de peuple. Une comparaison entre Bourguiba et KS permettra d’apporter quelques clarifications.

Bourguiba avait le mépris du peuple. KS, bien au contraire, n’a pour le peuple qu’empathie et amour ; il l’aime bien sûr à condition que ce soit réciproque. Ce n’est pas la seule différence entre Bourguiba et l’actuel président. Les peuples dans leurs significations contemporaines n’ont pas toujours existé ; ce sont des constructions sociales historiques pas plus vieilles que la machine à vapeur. Le peuple a été fabriqué et se refabrique tous les jours notamment par le droit, les institutions, la représentation, électorale ou non, par les luttes de classes et par la guerre. L’État est le principal instrument de fabrication du peuple. Bourguiba le savait, KS ne semble pas le savoir. Il perçoit le peuple un « étant » déjà-là et non comme une réalité à construire (ou à déconstruire) dans le conflit, intérieur ou extérieur, et par conséquent comme l’objet d’une stratégie politique déterminée par des finalités. Pour être également juriste, Bourguiba était un homme du mouvement. Il avait l’histoire et la politique dans le sang. Il s’interrogeait de manière tout à fait consciente et stratégique sur les conditions et les moyens de fabriquer « du » peuple parce que sans peuple, il n’y a pas d’État et que, sans peuple, Bourguiba n’existerait plus – même pas un petit peu – dans les rapports de forces internationaux. Bourguiba avait une vision englobante du rôle qui était le sien. Pour lui, construire le peuple était un vaste chantier, consistant dans le même mouvement à construire l’État. Sur les décombres de l’autorité beylicale, de l’administration coloniale et des pouvoirs tribaux, patriarcaux, confrériques et autres, constituer un peuple d’une « poussière d’individus », selon sa formule détestable, était la condition de la construction d’un État moderne et il s’y est attelé en prenant pour modèle l’État français.

À la représentation, il savait qu’il pouvait, sans négliger complètement les formes emblématiques de l’État moderne démocratique, substituer une légitimité personnelle réelle, conquise de haute lutte. Il savait qu’il lui fallait transformer les relations sociales et les rapports de pouvoir, y compris dans les unités sociales élémentaires, comme la famille. Il savait qu’il lui fallait réinventer l’histoire et agir sur les formes culturelles, tant religieuses que celles en apparence les moins significatives. Il avait pleinement conscience des impératifs d’arbitrage et de neutralisation réciproque des groupes sociaux émergeants dans l’économie capitaliste développementaliste, du point de vue certes de cette économie. Je pourrais évoquer bien d’autres directions d’une importance décisive dans lesquels s’est déployée la stratégie bourguibienne. Et Bourguiba expliquait, il expliquait sans relâche, tous les jours, dans le moindre détail, sans craindre ni de surprendre ni de choquer. Il expliquait sans façon. Et son discours, comme la parole commune, était aussi éclairante que mensongère. Il expliquait comme un conteur, comme une grand-mère, sans le prendre de haut, mais en se mettant au centre. Et pendant des années, ses vérités comme ses affabulations, ont été convaincantes et mobilisatrices et de toute façon, il était obligatoire d’y croire. Car, bien sûr, Bourguiba n’oubliait pas non plus l’efficacité de la matraque pas plus qu’il ne négligeait les autres formes de violences pour mieux convaincre ses auditeurs.

Pour Bourguiba, le leader, le « Combattant suprême », lui, plus précisément, est la médiation sans laquelle le peuple ne peut pas être. Le peuple n’existe pas sans Bourguiba qui lui ordonne d’être peuple. Chez Bourguiba, le rapport se constitue dans une verticalité descendante. Chez KS, la verticalité demeure, certes, mais elle est à la fois descendante et ascendante. Chez Bourguiba, on perçoit également une verticalité temporelle : le peuple et lui n’appartiennent pas à la même temporalité. Lui, appartient au temps de la modernité, donc de l’État, de la nation. Le peuple appartient au passé, à la tribalité, à la « poussière ». Le discours de KS suggère de même un rapport immédiat et direct du président au peuple. Mais à l’inverse du « Combattant suprême », il y a chez KS un rapport d’identification réciproque. Il fait partie du peuple, il est comme le peuple, il est le peuple. Bien sûr, en tant que tel et que président de la République, sa médiation est également constitutive du peuple. Il est le « symbole » de l’unité du peuple, affirme la Constitution qui ne parle pas pour ne rien dire. On chercherait en vain, cependant, dans la parole de l’actuel président une vision et une réflexion stratégique similaire à celle qui, chez Bourguiba, découlait des chantiers engagés dans la lutte anticoloniale, en Tunisie et ailleurs, et qui chez KS auraient pu découler d’une révolution dont la profondeur et l’ampleur ne se mesure qu’à l’échelle régionale, même si lui-même visiblement n’en a pas conscience.

Le peuple veut… un président

Penchons-nous maintenant sur ce slogan, « Le peuple veut », qui est censé dire la substance du projet institutionnel de KS, ce qu’on peut à la rigueur accepter, comme il est censé dire l’énergie de la révolution, ce qui n’est assurément pas le cas.

Quelle est la différence entre le slogan « le peuple veut », tel que l’a utilisé KS dans sa campagne électorale, et le mot d’ordre « le peuple veut la chute du régime », tel qu’il a été formulé au cours de la révolution ? Le sujet, c’est le peuple, le verbe, c’est vouloir, où est donc passé son complément d’objet direct ? Pourquoi le mot d’ordre auquel s’est identifiée notre révolution, qui a été repris dans tous les pays arabes et dans tant de mouvements de protestation de par le monde, a-t-il été amputé de ce qui lui donnait sa signification ? Est-donc parce que la formule dans son ensemble est d’un usage désormais si courant qu’il n’est plus nécessaire d’aller au-delà de l’implicite ? Comme un proverbe, par exemple. On dit les deux premiers mots, le reste va de soi. Non, on ne me fera pas croire que le mouvement que porte ce mot d’ordre qui s’interrompt, reste en suspens, inachevé – j’aurais aimé pouvoir dire « qui s’inachève » – , ne serait qu’une formulation abrégée du mot d’ordre de la révolution. La partie manquante, invisible, mais évidente, serait bien là, tacite, juste pour ne pas alourdir la phrase. Je n’y crois pas. L’ensemble de la campagne électorale et le projet même de KS s’élèvent contre une telle interprétation. Le mot d’ordre s’élève, mais expire en chemin parce qu’on l’a voulu ainsi. Que pas le moindre document important ne reprenne le mot d’ordre dans sa version première, que dans aucune des principales interventions ni aucun entretien, il n’a figuré dans son entièreté devrait quand même susciter quelques soupçons. Serait-ce qu’il garde une odeur persistante de révolution, d’occupation des rues et d’affrontements, alors qu’il est désormais question d’inventer une « révolution dans le cadre légal[20] » ? C’est déjà plus probable. Cette explication reste cependant partielle.

« Le peuple veut la chute du régime » n’est pas une formule de droit constitutionnel, exprimant le concept de « volonté générale » ou de « souveraineté populaire ». Le mot d’ordre « Le peuple veut la chute du régime » a exprimé l’effort révolutionnaire, l’énergie et le mouvement. Il n’a pas besoin d’exégèses philosophiques savantes, mais d’experts en cinétique. C’est la révolution qui parle et la révolution est simple : elle va directement à l’essentiel. « Le peuple veut la chute du régime » est le cri de guerre et l’exigence d’un peuple en fusion. Du concentré de volonté révolutionnaire. Il est une injonction ou, mieux, une décision, un ordre comme l’a été le mot d’ordre « dégage ! » et non pas un appel. Il est aussi un simple constat : le peuple fait la révolution. Ne cherchez pas, il n’y a pas de loi au-dessus de la révolution. La révolution est l’instance de la loi, elle dit la loi et la loi qu’elle a dite, immédiatement exécutoire, c’est la chute du régime. Nous avons une histoire et, dans notre histoire, il y a un poème. Ce poème dit la fatalité. Non la fatalité du désastre, mais celle de la révolution. Le mot d’ordre « Le peuple veut la chute du régime » ne dit rien d’autre : Moi, la révolution, je parle parce que je suis écrite ; moi, la révolution, je suis fatale.

La formule, « Le peuple veut la chute du régime », opère un changement majeur dans les modalités de constitution et de définition du peuple. Ce n’est plus, comme sous le règne de Bourguiba, à travers le président que se modèle le peuple ni, écrasé sous les fesses de Ben Ali, qu’il se désagrège, ce n’est plus l’État qui dit qui est ou n’est pas le peuple, ce qu’est ou n’est pas le peuple, c’est la révolution. Le peuple est le peuple qui fait la révolution et qui est fait par la révolution : le peuple, c’est donc le peuple populaire, le tiers-peuple. Mais comme la révolution qui progresse en spirale se mord parfois la queue et si l’espace vient à lui manquer, si elle ne peut s’étaler au-delà de ses limites, elle s’avale souvent elle-même pour se transformer en son contraire, l’auto-constitution du peuple ne suit jamais un chemin linéaire. Elle patauge, s’égare et dérape au premier carrefour pour peu que la direction ne réponde pas. Perdu, le peuple panique, il aurait dû se diviser, s’opposer à lui-même, tailler dans le vif, retrancher de lui-même ce qui, en lui restait, de l’ancien régime, les riches et les puants, écarter les faux-frères plus nombreux que les vrais, il a préféré rendre les armes. Nous en sommes tristement là, semble-t-il, aujourd’hui.

On a vu, durant la révolution, la notion de peuple bondir d’une signification à une autre. Le 17 décembre, c’est le peuple populaire qui revendique sans le dire le pouvoir. Le 14 janvier, gommant les clivages, la notion de peuple n’a eu d’autre sens que le peuple UN, réalité politique d’un moment, doté d’une volonté unique : la chute du régime. Une indispensable fiction s’est substituée ainsi à la réalité réelle, au peuple concret qui n’est pas le peuple de tout le monde, mais qui est soit le nôtre, soit le leur, qui est plusieurs si l’on préfère. Et, en tant que plusieurs, il ne peut avoir une volonté unique.

Or, c’est bien l’exigence d’une volonté unique que présuppose la formule « Le peuple veut », telle que l’emploie KS, une volonté unique qui a été incapable de vouloir quoi que ce soit hors le moment d’unité fictionnel du 14 janvier. Le peuple réel se construit et s’épanouit par la révolution, le peuple de KS, ce peuple qui peut se contenter de vouloir sans vouloir, se construit par l’État. Il n’y a pas de peuple réel sans conflit, sans lutte. Or, la notion de peuple telle que l’emploi KS est déconflictualisée. De là, vient qu’il s’en tienne à une abstraction, « le peuple veut », et ampute le mot d’ordre historique de la révolution de ce qui lui donnait son enracinement et sa signification concrète. Le peuple dont il parle, même s’il semble s’identifier aux classes populaires, n’en est que l’ombre passive. C’est un peuple homogène, inerte, creux, qui n’existe pas par la politique, privé donc de toute historicité.

Dans la tradition politique de l’État moderne (où l’on parle plutôt de « volonté populaire » ou de « volonté générale »), « Le peuple veut », c’est tout simplement « l’assemblée élue veut » ou « le président veut » ou tous les deux veulent, mais chacun un petit peu. La formule pour laquelle incline KS assimile, quant à elle, la volonté populaire à la volonté présidentielle. De fait, dans la structuration du pouvoir que propose KS, celui-ci se divise en deux pôles : l’un, l’Exécutif, et plus exactement son chef, a le monopole réel de la politique et l’exclusivité de la force armée, l’autre, la pyramide « inversée » des instances, a le monopole réel du bavardage[21].

On devine de ce point de vue pourquoi le mot d’ordre de la révolution a été amputé de sa moitié essentielle pour devenir le slogan insipide, « le peuple veut ». On peut ainsi lui donner le sens que l’on souhaite et c’est cela qui en fait son efficacité. Il brasse large. Il peut signifier si l’on y tient « le peuple veut la chute du régime », mais aussi être une simple formulation, peut-être plus dynamique, du concept abstrait de volonté populaire.

L’« exploit » de KS n’est pas tant dans la conception d’une « démocratie à la base », paradoxalement synonyme de « pouvoir au sommet », mais dans sa capacité à lui donner une formulation qui fait passer ce subterfuge pour la réalisation même de la révolution : « Le peuple veut la chute du régime » devient « le peuple veut », tout court, qui signifie en vérité « Le peuple veut KS », « Le peuple en appelle à KS » ! Or, le peuple qui en appelle au chef n’est pas le peuple autonome qui désigne et ordonne à une institution exécutive, c’est un peuple esclave. Il n’est plus le peuple de la révolution. 

Conclusion

Lors de sa réincarnation d’ancien professeur de droit en jeune révolutionnaire au lendemain du 14 janvier, KS n’a pas pour autant perdu la mémoire de ses vies antérieures. Malgré l’empathie qu’il éprouve pour les classes populaires et ses franges minorisées, très vite, le juriste, fétichiste de l’ordre et de l’État, reprend en lui le pouvoir contre le jeune révolutionnaire qu’il semblait être devenu. Alors, toutes les nouvelles couleurs qu’il avait absorbées durant les premiers mois de la révolution, KS les transforme en gris. Dans sa tête de juriste, il transforme l’or de la révolution en plomb d’un projet constitutionnel. Bref, là où régnait le désordre, il met de l’ordre. Et pour mettre de l’ordre dans la critique des institutions qui se mettent en place en Tunisie, il construit un système qui tout en exprimant, pour une part, l’un des possibles de la révolution – le pouvoir de ceux d’en bas – lui ôte sa charge négative révolutionnaire pour le réintégrer dans l’ordre de l’État, c’est-à-dire dans l’ordre de ceux d’en haut.

La spécificité de la critique de KS est qu’elle combine, dans une sorte de dialectique révolutionnaire vers l’arrière, la critique antidémocratique et autoritaire habituelle du parlementarisme, des partis et de l’ « idéologie » à un certain discours démocratique radical de la révolution. Ce qu’il rejette comme dépassé par l’histoire et la révolution tunisienne, ce n’est pas le régime dominant de l’État moderne capitaliste sur lequel il n’a rien à dire, mais sa forme représentative parlementaire. C’est principalement dans le parlement élu au suffrage universel, partageant la légitimité politique et le pouvoir avec le chef de l’État, qu’il voit l’expropriation politique du peuple. Et, plus encore, ce qu’il abhorre dans la formule constitutionnelle tunisienne, c’est qu’elle anticipe un parlementarisme achevé qui rend accessoire et superflue la fonction de président de la République. Dans le système qu’il propose, c’est évidemment le contraire : le président est absolument indispensable et central. Il est la clé de voûte de l’État. Le reste, on s’en fout.

Ce que dénonce KS dans les formes de l’État représentatif moderne, ce sont surtout les formes et les mécanismes qui ont été en grande partie imposés aux classes dominantes par les luttes populaires, souvent même par la force des armes. Ces lois, ces institutions, ces pratiques sont certes toutes ambivalentes. On peut faire mille critiques tout à fait fondées du système représentatif parlementaire et en particulier le caractère biaisé de la représentativité qu’il instaure au profit le plus souvent des puissances sociales dominantes[22]. L’histoire a montré que les procédures démocratiques étaient susceptibles d’être retournées contre ceux-là mêmes dont elles étaient censées porter la voix dans l’espace public et au sein de l’État. Ainsi du suffrage universel, des libertés d’opinion et de presse, des libertés de constituer des syndicats ou des partis. Malgré tout, jusqu’à un certain point et selon le contexte, c’est-à-dire non pas en fonction d’une alchimie institutionnelle mystérieuse, mais selon les rapports de forces socio-politiques, l’ensemble de ces dispositifs démocratiques et représentatifs ont permis aux classes populaires de peser sur les politiques des États, de s’organiser, de se former, de construire leur propre identité politique, de s’armer idéologiquement, de se représenter elles-mêmes à elles-mêmes en tant que groupe ou communauté opprimés, c’est-à-dire in fine de se construire en tant qu’État alternatif potentiel. On ne peut nier que nombreuses sont ces formes qui aujourd’hui n’ont gardé de leur histoire libératrice qu’une faible part, que l’État moderne a su si bien en assimiler les dispositifs qu’en association avec d’autres procédures, elles sont à leur tour devenues des mécanismes de contrôle et d’asservissement. Pour autant, on ne peut toujours pas les réduire à cela. La volonté même des dirigeants réactionnaires contemporains d’en réduire la portée prouve que bon an mal an, elles continuent d’être des instruments de contestation et d’organisation.

Il ne faut pas prendre à la légère l’idée – d’autant plus dangereuse qu’elle contient une part de vérité, source de bien des erreurs –  du dépassement historique des partis « et même de la démocratie », selon les propres termes de KS. Mais celui-ci s’oppose aux partis en tant qu’il est fondamentalement méfiant vis-à-vis de toute médiation entre l’État et le peuple ou une portion du peuple qui ne soit pas instituée, orientée et contrôlée par l’État. Il éprouve une antipathie farouche à l’encontre de toutes formes de représentation qui se formerait en extériorité partielle ou totale à l’État et à travers lesquelles pourraient se cristalliser des collectifs sociaux à identité politique forte. Ce qui est en cause, dans l’esprit de KS, c’est que les partis et autres formes d’organisations « civiles » battent en brèche le rapport exclusif État/Peuple, ou plus exactement Président/Peuple, auquel il aspire. Sa critique n’a d’autre signification que de préserver à l’État le monopole de la politique légitime. Il s’agit pour lui de préserver à l’État le monopole de la fabrication du peuple. On retrouve là, mêlé à d’autres coulées idéologiques, un héritage du bourguibisme qui connaît, hélas, une vivacité nouvelle dans le mouvement à rebours de la révolution.

Soyons clairs : quelles que puissent être ses intentions, le projet de réforme institutionnelle de KS n’a aucunement l’ambition révolutionnaire qu’on lui prête. Se recoupent, se fondent ou simplement s’additionnent, dans la démarche programmatique de KS des lignes parallèles, antagoniques parfois, qui ont toutes émergé, sublimes ou monstrueuses, du bouillonnement anarchique de la révolution et de la contre-révolution. Il est hélas très banal que, dans un contexte marqué par le reflux général d’une révolution, naisse, du mélange de la critique révolutionnaire de la révolution et de la critique contre-révolutionnaire de cette même révolution, une approche qui ressemble à l’une, mais qui est l’autre, qui séduit les uns, mais qui reflète les intérêts les autres.

Si l’on est attentif aux articulations de sa pensée politique, on constate en effet que, tout en se réclamant de la nécessité de redonner le pouvoir au peuple, les projets de réformes de KS entravent au contraire la construction de l’autonomie subjective des classes populaires dont le progrès ou la régression constituent la seule unité de mesure pertinente des succès ou des échecs de la révolution.

Sadri Khiari, mars 2021

Références

[1] Louis-Napoléon Bonarparte, 1er décembre 1852, Œuvres de Napoléon III, discours, proclamations, messages (1856)

[2] Les entretiens, discours, prises de parole diverses de KS depuis 2011 ne se comptent plus. En dehors de quelques incursions dans les périodes pré et post-électorales, je me suis concentré sur ses interventions au cours des dernières semaines qui ont précédé son élection.

[3]Texte signé par lui-même, qui a fait office de programme électoral. Outre la version arabe de l’Appel au peuple, il existe une version en français dite « Manifeste ». Elle a été notamment diffusée sur les réseaux sociaux par Rachida Ennaifer, elle-même juriste, militante indépendante que je pourrais qualifier de démocrate de gauche. Elle a été très proche de KS, en particulier durant la campagne électorale. Au lendemain de son accession à la présidence, elle a été nommée à son cabinet en tant que responsable à la communication, poste auquel elle a renoncé quelques mois plus tard sans donner d’explications politiques publiques.

[4] Voir entretien donné à Shems Fm 2013, mis en ligne le  22 avril, (il est à l’époque membre d’une quelconque commission qui donne son avis dans le cadre de l’élaboration de la constitution), https://www.youtube.com/watch?v=gTJONnPkwTo

[5] « Semi-directe », « à la Suisse », déclarait Rachida Ennaifer dans un entretien donné le lendemain des élections au quotidien La Presse.

[6] En moyenne, les parrainages doivent être obtenus de 5300 personnes (électeurs ?), c’est-à-dire le nombre de Tunisiens divisé par le nombre de imada. On imagine aisément le marché des parrainages qui se mettrait immanquablement en place.

[7] Pourquoi au tirage au sort ? Sans doute, pour que les élus du conseil local ne puissent pas s’entendre entre eux sur un représentant mais que ce soit le hasard – et non la politique – qui tranche.

[8] A dire vrai, pour quiconque connaît un tant soi peu la société et la notre en particulier, formée à travers six décennies ou sept de bureaucratisme destourien, il n’est pas difficile d’imaginer que de ces conseils locaux ou régionaux, on puisse faire ce qu’on veut, loin de la représentation idéale du peuple qu’imaginent les supporters de KS.

[9] Selon une autre source, outre les élus de imada, le conseil local est composé d’un représentant non-élu des chômeurs et d’un représentant non-élu de la sécurité, ce dernier étant désigné par le ministère de l’Intérieur avec l’accord des membres élus du conseil. Il est question aussi de la représentation d’handicapés, etc.

[10] Noter aussi que ce même argument peut être formulé sous une forme positive en apparence en évoquant « l’instinct » du peuple qui saurait « mieux que quiconque ce qui est bon pour lui ». La résolution de cette question implique de se pencher non pas sur les capacités cognitives des individus ou sur leur instruction mais sur la notion de représentation à travers laquelle se forme le collectif, la politique et l’opinion. Et justement dans l’Etat moderne, les partis constituent l’une des principales formes de la représentation et de la construction de l’opinion politique individuelle et collective.

[11] Des formules dans ce sens, certes déjà ambiguës, pouvaient se trouver dans certains document des « Forces de la Tunisie libre »,  elles n’existent plus chez KS. Jamais, ce dernier n’aborde la volonté populaire, qu’il voudrait pourtant émanant de « la base », dans les lieux de production, les usines, les administrations publiques et privées, les institutions d’enseignement, etc. Il n’évoque pas plus évidemment le différentiel en termes de pouvoir politique potentiel qui se forme dans l’inégalité de fortune des uns et des autres. Il faut rappeler, au passage, que généralement, dans les entreprises, des plus petites aux plus grandes, l’encadrement patronal est souvent un rapport patrimonial ; il est aussi policier, fait de surveillance, de menaces, de sanctions et de diverses formes de violences qui sont l’expression d’une souveraineté patronale, d’un droit patronal à la violence non-létale qui rend possible la surexploitation de la main d’œuvre productive et mixte modes capitaliste et précapitaliste, « subsumé formellement » aurait dit Marx, d’exploitation. La réalité non-contractuelle, informelle, de beaucoup de rapports capitalistes en Tunisie, laisse place à un rôle direct de la violence et de la contrainte dans le rapport de production, avec la « complicité » directe de l’Etat et de l’UGTT.

[12]Notons cependant qu’à la question « Est-ce que vous vous voyez président de la république ? » (une question qui prouve que son éventuelle candidature était déjà dans l’air en mars 2017), il répond en gros qu’il ferait ce que son devoir lui impose, autrement dit qu’il n’excluait pas cette éventualité (Radio nationale. Entretien avec Hend el Ghribi, le 31/03/2017).

[13] Cité par Marieke Stein, « Intimité et discours politique : l’intime dans les campagnes électorales de 1848 », Itinéraires http://journals.openedition.org/itineraires/1087 ; DOI : 10.4000/itineraires.1087. Voir également https://www.cairn.info/revue-romantisme-2007-1-page-9.htm#no38

[14] Lettre aux journaux sur la présidence, dans Œuvres oratoires et écrits politiquesLa France parlementaire (1834-1851), Paris, Librairie internationale, 1864,6 vol., t. VI, 30 novembre 1848, p. 34. Cette phrase de Lamartine plairait très certainement à KS : « Seul, Messieurs ? Ah ! oui, on est seul quelques années souvent, quand on est avec la vérité. Mais une force supérieure, le temps, travaille à votre insu pour vous, et il vient un jour où, au lieu d’être multiplié par quelques groupes dans un parlement, vous êtes multiplié par tout un peuple ! » Au banquet offert par la ville de MâconFP, t. III, 4 juin 1843, p. 371 et 381. L’élection aux XIXe siècle, 2007-1,in https://www.cairn.info/revue-romantisme-2007-1-page-9.htm#no38

[15] Dans le même ordre d’idée, ce n’est qu’avec réticence qu’il accepte de passer à la télévision.

[16] Je rappelle que ce texte a été rédigé plusieurs mois avant le coup d’Etat.

[17]« L’appel au peuple » https://www.cairn.info/revue-francaise-d-histoire-des-idees-politiques1-2013-2-page-291.htm

[18] Dérivé du caractère théoriquement impersonnel du lien économique dans l’économie capitaliste

[19] J’ai écris un petit texte sur la notion de « peuple » dans les coordonnées de l’Etat racial français. Il est paru dans : Qu’est-ce qu’un peuple ?, in A.Badiou, P.Bourdieu, J.Butler, G.Didi-Huberman, S.Khiari, J.Rancière, éd. La fabrique, Paris, 2013.

[20] Dans l’entretien au Nouvel Observateur, déjà cité, KS inscrit sa candidature dans la continuité immédiate des développements de la révolution en 2010-2011, avec une distinction : « Aujourd’hui nous vivons la continuité de la révolution dans le cadre constitutionnel. Et c’est tout à fait inédit : ‘On accepte vos règles, mais avec elles on invente un autre système’. » KS, comme dans de nombreuses autres déclarations, aime à croire que l’expérience qu’il représente est inédite, qu’elle représente une nouvelle avancée historique pour l’humanité. En tout état de cause, dans le cas présent, , il se trompe : l’illusion de « faire du neuf avec du vieux » est l’un des fondements du système démocratique représentatif justement parce que les « règles » ne sont jamais de simples règles. Elles ont un « esprit » qui ne se laisse pas faire.

[21] Bien entendue quand j’emploie le terme monopole, je le distingue de l’exclusivité. Dans une logique monopolistique, il demeure une marge réduite et sans influence déterminante sur le reste.

[22] En vérité, ce n’est pas là le reproche qui est fait à l’assemblée. Son principal tort qui incite beaucoup à remettre en cause le principe même du pouvoir parlementaire serait d’être majoritairement composée de députés islamistes.

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